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Port de la Houle - Cancale - Exode 1940

L’exode des Etaplois à Cancale durant la seconde guerre

10 mai 1940 – des centaines de bombes incendiaires s’écrasent sur la ville d’Etaples, et sur l’aviation présente (aéroport du Touquet).
10 jours après – l’ordre est donné d’évacuer toutes les familles d’Etaples.
21 mai 1940 – les Allemands sont aux portes de Montreuil. Les bombardements font 50 morts, dont 24 civils. C’est alors que la flottille étaploise quitte le port en direction de la Normandie.
22 mai 1940 – Les Allemands entrent dans Etaples.

20 mai 1940. Les rues d’Etaples mais également les quais sont noirs de monde. Toutes les familles qui veulent fuir les allemands quittent leur maison emportant avec elles le strict minimum. Certains choisiront de gagner l’intérieur des terres, d’autres d’embarquer sur les bateaux amarrés au quai et prêts à prendre la mer ; il faut faire vite avant que la marée ne soit basse. Des dizaines de bateaux, bondés de femmes et enfants de tout âge, vont alors quitter le port en direction de la Normandie.

C’est ainsi que  le « Jésus Marie Joseph » d’Ernest RAMET appareille le 20 mai avec une cinquantaine de personnes à bord, dont deux bébés de six et sept mois. Ernest RAMET, le grand-père de Bénédicte, alors âgé de 41 ans, emmène avec lui toute sa famille : son épouse, Marie Henriette LEPRETRE, âgée de 43 ans, et ses sept enfants : Ernest, l’aîné : 18 ans, Thérèse : 17 ans, Marie : 13 ans, Henri : 6 ans, Louise : 4 ans, Bernadette : 3 ans et Alfred (le papa de Bénédicte) : 6 mois. Juste avant le départ, Ernest avait pris le soin de faire le tour de toute sa famille à Etaples pour les emmener à bord. Pierrot, le frère d’Ernest (le gardien du Phare du Touquet), était quant à lui mobilisé à l’armée ; pour autant son épouse faisait bien partie du voyage.

Cap sur la Normandie. Le long des côtes, Dieppe et Le Havre sont en feu, les français ayant fait exploser les dépôts de pétrole. Après une escale d’une semaine à Trouville, ils reprennent la mer mais ne sont acceptés, ni à Port-en-Bessin, ni à Granville. Arrivé au port de la Houle à Cancale, exténués par leur périple, les visages marqués par la fatigue, les vivres quasiment épuisées, un nouveau refus d’accoster leur fut donné. Renée TIERCELIN (celle qui deviendra quelques années plus tard l’épouse d’Ernest le fils) se souvient de ce que son beau-père Ernest lui avait raconté sur ce moment et la colère qui l’avait alors saisi :

Non, nous ne repartirons nul part ! Il en est hors de question !! Soit vous nous acceptez dans votre port, soit je fais sauter et couler aussitôt le bateau avec toutes les personnes à bord !

Les Cancalais se sont souvenus de l’allocution de Mr Le Maire, Noël Royer, qui, après avoir réuni son conseil municipal le 2 Septembre 1939 afin de créer une Commission communale d’accueil et de secours des 3470 réfugiés que la commune avait prévu d’accueillir, avait cru bon de rappeler aux Cancalais qu’il est de leur devoir de réserver le meilleur accueil à tous ceux que les tristes événements ont obligé à quitter leurs foyers. Le Curé du village également de s’adresser aux paroissiens :

la charité chrétienne vous fait un devoir absolu d’accueillir avec la plus grande bienveillance tous les pauvres exilés qui ont dû fuir devant l’ennemi. D’autre part, il serait condamnable d’abuser de leur détresse en leur vendant des objets ou leur louant des appartements à des prix exagérés. En outre, en prévision de l’arrivée d’un certain nombre d’évacués, nous ne saurions trop vous engager à mettre à la disposition de l’autorité municipale tous vos appartements libres et ainsi vous éviterez les rigueurs d’une réquisition d’office.

Il faut savoir que ces familles venues du Nord étaient mal perçues, on les appelait les « boches du Nord ». Mais les choses vont bien changer au fil du temps !
Le « Jésus Marie Joseph » s’amarra alors à la cale de La Fenêtre. Il s’agit de la première longue digue qu’on découvre lorsque l’on vient de la côte par la route. Les familles furent accueillies par madame Maria Chouamier, dans son hôtel, et reçurent alors un repas tant attendu, et purent faire un brin de toilette. Cet hôtel se nommait le « Continental » et était situé sur le port, face à la Fenêtre (là où ils ont accosté). Cet hôtel existe encore de nos jours mais les propriétaires ont changé depuis 2005.
Ernest se rendit à la Mairie afin de trouver un logement pour sa famille. Ils logeront alors provisoirement Rue de Dinan.

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Hotel Le Continental - Exode Cancale 1940 - Famille RAMET
Hotel « Le Continental » (devanture blanche) dans lequel ont été accueillies toutes les familles RAMET lors de leur arrivée à Cancale, par Madame Chouamier
Port de la Fenêtre, Cancale
Rue de Dinan, Cancale
La Rue de Dinan où les familles RAMET vont loger quelques semaines

Port de la Houle - Cancale - Exode 1940

Cale de la Fenetre, à Cancale
La Cale de la Fenêtre, à Cancale, où a accosté le Jésus Marie Joseph
Ernest RAMET - Cancale
Ernest RAMET, son équipage et leurs enfants
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Juin 1940, les Allemands sont déjà là… 786 réfugiés venus majoritairement du Nord-Pas-de-Calais sont répartis dans Cancale, principalement à La Houle. 23 familles de Boulogne, 32 du Portel et 60 d’Etaples sont ainsi arrivées dans ce village breton. Tous les réfugiés sont enfin logés chez l’habitant, aucun ne se retrouve dans un baraquement quelconque. Les familles, souvent regroupées (six à huit personnes), occupent un rez-de-chaussée ou un étage. Ceci afin de réduire les dépenses d’aides aux réfugiés.
Ernest et toute sa famille ont emménagé Rue Voltaire, à la Houle. La maison dans laquelle ils vont vivre pendant plusieurs années appartenait à Mr Yves Tison : il était Maire de la ville de Pontorson mais  également médecin ; il avait mis sa maison à disposition des familles réfugiées. Il y avait une cave et deux étages, c’était une petite maison sans prétention mais bien assez grande déjà pour accueillir tout le monde.

Au patois du coin et à l’accent Cancalais viennent se mêler accent et expressions du Nord. Les Etaplois parlent du haring ou du merlin ou de la messe du diminche. Les femmes du boulonnais portent une coiffe appelée « soleil » qui concurrence la coiffe tuyautée des Cancalaises.

Malheureusement, encore une fois, il va falloir refaire ses valises et partir. En effet, en Août 1940, la zone côtière qui s’étend de Pontorson à Plancoët va être déclarée interdite par les Allemands. C’est le 20 Août que la Kommandantur de Cancale exige alors le retour immédiat de tous les réfugiés, exception faite pour ceux du Nord-Pas-de-Calais en raison de la lutte contre la Grande-Bretagne. Quelques familles d’Etaples vont quand même partir pour Amiens avec un convoi Allemand. D’autres parmi les familles RAMET vont malgré tout rejoindre Etaples, tels que Thérèse RAMET (la soeur d’Ernest) et son mari « Charlot ». Pour une grande partie des autres réfugiés de Cancale, la Préfecture ordonne le 29 Août 1940 le repliement des réfugiés vers le Coglais (environ 80km au sud de Cancale, vers Fougères). Il n’y avait pas le choix…
Le tramway bondé, au départ de Cancale, conduit Ernest et sa famille jusqu’à St-Malo. De là, après 3 heures de train, ils sont dispersés à St-Brice-En-Coglès, la Selle-En-Coglès et Montours.

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Tram Cancale 
Tram Cancale 
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Ernest et sa famille vont rester 16 mois à La Selle-En-Coglès. Le bateau d’Ernest a été réquisitionné par les Allemands. Pour autant, ces derniers ne s’en servirent quasiment pas. Il restait donc à quai, et comme tous ces bateaux à l’époque il nécessitait des soins quotidiens (écoper, contrôler l’état du moteur, vérifier les amarres après chaque tempête, …). Ernest, ainsi que plusieurs autres patrons-pêcheurs, feront de nombreux allers-retours entre Cancale et la Selle-En-Coglès, le plus souvent à pieds ! A la Selle-En-Coglès, la famille d’Ernest sera bien logée et traitée par les gens du village (ils y reviendront d’ailleurs quelques années plus tard en vacances chez leur ancienne famille d’accueil).
Pour autant, il fallait bien vivre et retourner à la pêche pour subvenir aux besoins de la famille. En Juillet 1941, avec l’accord des Allemands et une autorisation préfectorale, Ernest rejoint Cancale pour y exercer à nouveau son métier de pêcheur à bord de son bateau. Pendant plusieurs mois, chaque lundi, Ernest père et fils partaient à pieds, espérant rencontrer sur leur route une âme charitable pour les emmener rejoindre Cancale, passaient la semaine à pêcher et revenaient à La-Celle-En-Cogles tous les samedis. Quelques mois plus tard, décision fût prise de revenir habiter à Cancale pour toute la famille.

La Celle en Coglès - Exode Etaples 1940

Rappelons que les familles réfugiées sont arrivées à Cancale en laissant tout derrière eux. Partis avec un minimum de vivres, des objets personnels et leurs économies, les voilà installés tant bien que mal. Pourtant, il faut vivre et travailler. Après que les départs pour le Coglais aient été ordonnés, les allocations d’aide aux réfugiés ont toutes été supprimées.  Depuis le mois de Novembre 1940, il y a obligation pour tout réfugié, âgé de plus de 16 ans, d’être inscrit à l’Office Départemental du Travail pour pouvoir prétendre toucher une allocation d’aide. Alors que le chômage est patent à cette époque, les marins pêcheurs sont autorisés à exercer leur profession en dépit des contraintes (horaires imposés, faible dotation en carburant). Les femmes courageuses font quant à elles des ménages ou deviennent lavandières. D’autres acheminent vers le bourg ou les villages alentours les brouettes des marchandes de poissons.

Ernest RAMET Père et Fils
Ernest RAMET Fils, Ernest le Père derrière lui, à Cancale en 1942.

La présence des pêcheurs dans le port de La Houle va quelque peu bouleverser les clichés. En effet, ils portent tous des vareuses courtes, sans bouton, de couleur noire pour les Etaplois, rouge pour les boulonnais, avec emmanchure à soufflet, alors que les Cancalais portent la veste de toile bleue boutonnée (le paletot). Les bateaux du Nord sont bien mieux motorisés que ceux des cancalais mais également plus imposants. Ils rapportent alors des pêches bien plus importantes (mais leur dotation en carburant est également bien plus vite épuisée).

Ernest et une partie de leurs enfants vont à l’école, qu’on appelle alors l’Ecole de Pêche. En 1942, Mr Ramet Père et Fils décrochent ensemble le Certificat de Capacité ! Pendant ce temps, Alfred (le papa de Bénédicte) et ses petits copains provoquent des sueurs froides à leurs parents ! Cachés derrière un muret, ils tirent avec leurs fusils fictifs sur les Allemands qui passent faire leur ronde dans la rue. Bah, on s’amuse comme on peut !

Ernest RAMET - Cancale - Mai 1942
Ernest RAMET, Fils, 20 ans avec Raymond Lavallée, 17 ans. La Houle, Mai 1942

L’Occupation, ses interdits, ses pénuries, ne rendent pas la vie bien rose. Et pourtant une belle jeunesse anime Cancale. Trois ou quatre ans ont passé, la fillette est devenue fille ; le jeune homme jette ses premiers regards amoureux sur cette belle jeune fille. C’est la vie !
Ernest Ramet-fils n’échappera pas à son destin ! Son regard ayant croisé à plusieurs reprises celui de la belle Renée dans ce Café que tenaient ses parents et où elle aidait à servir, ils ne purent que tomber amoureux.

Pourtant, il fallait bien rentrer un jour. Cela faisait déjà plusieurs années qu’ils étaient réfugiés à Cancale et les enfants scolarisés. De longues années émaillées de joies et de peines durant lesquelles des liens se sont tissés, preuves que dans l’ensemble les réfugiés avaient été bien accueillis. Mais tous ces réfugiés ont quand même hâte de rentrer chez eux, à Etaples, Le Portel ou Boulogne.

Le débarquement de Juin 1944 redonna espoir à tout un peuple. C’est alors qu’en Octobre 1944, Ernest fit sa première tentative de retour à la maison. Tandis que les familles restaient à Cancale, Ernest et son équipage décidèrent de prendre la mer en direction d’Etaples. Il était accompagné d’un autre bateau qui lui allait jusqu’à Berck.  Mais le moment était mal choisi ; certes les Allemands étaient en pleine déroute, les Américains ayant repris le contrôle des côtes Normandes, mais pour autant, la guerre n’était pas encore terminée. Les combats dans cette région continuaient, préservant les Américains sur leurs gardes. Tout bateau qui passait au large se faisait aussitôt canarder, ce qui arriva aux deux bateaux ! Il durent aussitôt accoster à Carteret (peu avant Cherbourg), les Américains refusant qu’ils continuent leur route. Ernest pris la sage décision de faire demi-tour et de regagner le port de Cancale. Ce ne fût pas le cas du deuxième bateau qui malgré les menaces a conservé son cap. Pour la petite histoire, il réussit à regagner la Côte d’Opale sans encombre, si ce n’est qu’il coula juste avant d’arriver à Berck à cause d’une avarie (il n’y eu aucun blessé, tout le monde ayant été secouru).

C’est le 4 Avril 1945 que le nouveau grand départ pour Etaples fût décidé par Ernest. Avec son équipage, il rejoignit le port de Saint-Malo où on l’invita à repartir du côté de Locquirec (un peu avant Roscoff dans le Finistère). En effet, il y était organisé un convoi de bateaux escortés par l’Armée alliée, escorte qui emmèna toute la flottille jusqu’à Cherbourg. Ernest et le « Jésus Marie Joseph » accostera à d’Etaples quelques jours plus tard.

Pendant ce temps, les familles restées à quai à Cancale ont organisé leur retour à Etaples par le train. Renée, tout juste âgée de 17 ans, eu l’autorisation par ses parents d’accompagner ces familles jusqu’à Etaples pour rejoindre Ernest son amoureux. Enfin, disons que la raison principale et officielle était d’aller assister à la communion de Henri RAMET, un des fils d’Ernest !
C’est la maman d’Ernest-fils, Marie LEPRETRE (ou tout du moins sa belle-maman puisque Marie est la seconde épouse d’Ernest-Père, la maman d’Ernest-fils étant Céline BONVOISIN décédée alors qu’il n’avait même pas 5 ans), qui alla demander l’autorisation aux parents de Renée de les accompagner à Etaples. Il faut dire qu’elle venait tout juste de leur demander la main de leur fils ! Le retour sur Etaples se fit en plusieurs jours, avec escale à Paris et une nuit passée dans un camp de réfugiés. Renée restera 15 jours à Etaples, rue Jules Bigot, et participera même au défilé de la libération d’Etaples. C’est Ernest-Père qui la ramènera en train à Cancale, et profitera d’un petit détour par La-Celle-En-Coglès pour y faire un plein de ravitaillement caché dans son sac et ses vêtements jusqu’à Etaples !

Ce qui devait arriver arriva : Ernest et Renée se marièrent le 20 Septembre 1946 à Cancale, comme d’ailleurs bon nombre d’autres « exilés » Etaplois et Boulonnais qui finalement restèrent au pays breton. C’était l’occasion pour toute la famille de se retrouver à nouveau sur leur terre d’accueil.

La famille d’Ernest RAMET, dans toute cette aventure, n’avait pas tout perdu : en effet, elle revint au pays avec un enfant de plus : le petit André était né durant cet exode à Fougères, proche de La Selle-en-Coglès, le 29 Avril 1941.

Ernest, père et fils, continuèrent de pêcher ensemble à bord du « Jésus Marie Joseph » durant quelques années, contraignant Renée à faire plusieurs Allers/Retours Cancale/Etaples pour rejoindre son mari. Renée le suivra partout où il ira pour revenir finalement vivre ensemble à Cancale ! Mais ça, c’est encore une autre histoire !

Et Marie-Thérèse VAMBRE, la future épouse d’Alfred Ramet (les parents de Bénédicte), où était-elle pendant tout ce temps, elle qui avait à peine quelques jours le 20 Mai 1940 ?! Elle a embarqué également à bord d’un bateau, dans les bras de sa mère, et fut réfugiée durant tout ce périple à … Cogles, à quelques kms d’Alfred ! Un jour peut-être, elle parlera et nous racontera ce que ses parents lui ont rapporté durant cet épisode de vie !

Remerciements à Mr Choyer, le voisin de Renée à Cancale (qui lui rend de temps en temps visite lorsqu’il a besoin de quelques informations d’époque !) et qui a rédigé un long article sur cet exode dans le n° 30 des « Cahiers de la vie à Cancale », article dont je me suis beaucoup inspiré.
Remerciements également à notre Cancalaise, Renée, pour tous ses souvenirs intacts partagés. 

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