Alfred RAMET, beau papa marin
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Mon beau-papa, forcément marin !

Premier article consacré à mon beau-papa, Roi des Ramet ! Il était évident qu’il me fallait initier ce premier chapitre par ce qui l’a animé durant ses trente premières années : Alfred et son bateau, le « Bon St-Esprit ».

Depuis des siècles, on naît marin de père en fils ; Alfred n’échappera pas à ce chemin prédestiné. Il n’y a pas encore si longtemps de cela, les enfants de marin prenaient la mer dès l’âge de 6 ou 7 ans, le plus souvent à bord du bateau paternel. Alfred n’a pas attendu de faire toutes ses dents pour s’initier aux joies du roulis et des effluves marines ; c’est en effet à l’âge de 2 ans qu’il embarqua sur le bateau de son père Ernest vers de longues et périlleuses aventures. Après qu’il eut effectué son service militaire dans la marine (il ne put en être autrement !), Alfred s’est aussitôt consacré à son nouveau métier de pêcheur.

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Bon St Esprit Alfred RAMET
Alfred, parmi les 3 enfants. Avec ses grandes bottes. André son frère est le deuxième à sa droite.
Alfred sur le Bon St Esprit avec son papa Ernest
P’tit mousse Alfred à coté de son papa Ernest
Alfred RAMET et Ernest RAMET Bon St Esprit
Alfred en bas à gauche à l’âge de 14 ans, et juste au dessus de lui, une main à la hanche et un grand sourire, Ernest le papa
Alfred RAMET
Alfred à 15 ans, pas peu fier d’avoir pêché son premier homard !

 

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B 2600, c’est le nom de code du « Bon St-Esprit », son immatriculation pour être précis. C’est le 28 Septembre 1951 que son inscription a été enregistrée aux registres maritimes, tout juste alors sorti des chantiers navals LEFEVRE à Etaples faisant suite à la commande effectuée par son papa Ernest.

D’une longueur de 15,80m et de 5,10m de large, le moteur installé avait besoin de ses 100 chevaux pour propulser le bateau destiné à la petite pêche et la pêche côtière.

Bon St Esprit - Alfred RAMET
Immatriculation du Bon St Esprit

Alfred n’embarqua bien sûr pas seul sur ce bateau, il était accompagné, entre autres, de son père Ernest, alors aux commandes, et de ses deux frères, Henri le plus âgé et André le plus jeune. Ils vont ainsi naviguer ensemble pendant de nombreuses années, nombre d’anecdotes venant émailler leurs innombrables sorties en mer.

C’est ainsi qu’André raconta qu’un jour, alors qu’ils étaient au large de Douvres, ils aperçurent un énorme engin métallique que leurs filets venaient de remonter à la surface. La nuit faisant, ils ne purent que distinguer qu’il s’agissait d’une bombe, vestige des combats laissés par la dernière guerre, et qui avait fini sa course au fond de la mer. Ce genre de prise arrivait encore parfois, le déminage d’après-guerre ayant duré de très nombreuses années. Malheureusement, la nuit noire qui tombait alors précipitamment était telle qu’ils n’eurent pas le choix de rester à leur emplacement, en plein milieu de la mer, et de veiller toute la nuit, chacun leur tour, en attendant impatiemment les premières lueurs du soleil. C’est alors qu’ils découvrirent, stupéfaits, que cette bombe était en fait une mine marine qui n’attendait que d’entrer en contact avec la coque du bateau pour exploser !! En aussi peu de temps qu’il ne le fallait pour le dire, ils coupèrent tous les filets du bateau qu’ils abandonnèrent sur place et prirent aussitôt la route du retour, la peur de leur vie encore bien en mémoire !

Le 31 Octobre 1961, Ernest le papa, alors âgé de 62 ans, céda le bateau à ses trois enfants, profitant alors d’une retraite plus que méritée. Chacun héritera d’une part égale. Lorsqu’on se retrouve ainsi à plusieurs sur un bateau et qu’il faut décider qui en sera le capitaine, c’est généralement au plus ancien, et donc Henri, que revient ce rôle à endosser. Ces parts étaient destinées à distribuer les bénéfices de chaque pêche une fois vendue sur le port ou auprès de mareyeurs. Cette distribution, qu’on appelait le Partage, se faisait chaque semaine autour d’une table lors de réunions de famille restreintes improvisées.

Parmi d’autres péripéties, alors qu’ils pêchaient en mer au large d’Etaples le 10 Mars 1964, une nouvelle prise dans leurs filets, beaucoup plus pittoresque cette fois-ci, contraint le Bon St-Esprit à regagner son port d’attache. Impossible de remonter ce butin à bord à cause de son poids, ils tirèrent alors leurs filets jusqu’à quai. Une grue n’a pas été de trop pour sortir cette énorme ancre qu’ils venaient de remonter à la surface, ancre ayant appartenu très certainement à l’un de ces innombrables navires corsaires qui peuplent les fonds marins de la Manche.
Cette ancre, on peut la retrouver depuis la fin des années 60 devant le siège de la CME à Etaples sur le grand boulevard, comme en atteste une photo de 1966.

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ancre péchée le 10.03.1964
Ancre pêchée le 10 Mars 1964 par le Bon St-Esprit
Alfred RAMET Ancre 1964
Attroupement autour de l’ancre déposée sur le quai
Ancre devant CME Etaples
Ancre devant le siège de la CME à Etaples en 1966
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Le « Bon St-Esprit », et sa coque en bois, n’était pas équipé des appareils de navigation qui sont apparus quelques années plus tard sur des bateaux plus modernes. Ainsi notamment, point de radar ! Tout se commandait à l’oeil, mais surtout à l’oreille lorsque vous étiez pris dans un brouillard à couper au couteau. Un cargo leur est passé à seulement quelques mètres alors qu’ils étaient prisonniers de ce temps en pleine mer. Au mieux, ils pouvaient se servir d’une sonde de fonds marins qui leur indiquait s’ils pouvaient entrer au port ou accoster à quai de nuit.
Comme sur les bateaux de pêche actuels, il n’y avait pas de chalut. La pêche ne se faisait pas par l’arrière du bateau mais sur les côtés d’où étaient jetés les filets.

Bon St Esprit - André RAMET
André, le plus à droite, dans ses oeuvres !

C’était évidemment beaucoup moins productif. C’est alors qu’avec l’aide d’un autre bateau, le capitaine du « Bon St-Esprit » et son équipage décidèrent de s’essayer à la pêche au « boeuf ». Si comme moi vous pensiez bêtement qu’en plus de pêcher du poisson, on pouvait aussi y récolter de bons steaks, rien à voir ! Il s’agit d’une technique consistant à tendre un filet entre deux bateaux distants de plusieurs dizaines de mètres et ainsi de prendre au piège en une seule belle prise un banc de poissons, notamment des harengs, qui passaient par là malheureusement pour eux. Il s’agit d’une manoeuvre quelque peu périlleuse et qui peut entraîner un bateau par le fond sans aucun espoir de s’en sortir. Même si la récolte était miraculeuse et plus que bénéfique financièrement (nombre de marins ont accumulé d’immenses fortunes durant les années fastes du harengs), ils ne prirent que très peu de fois le risque de s’engager dans cette acrobatie.

Une fiche retrouvée datant de 1965 fait apparaître le tonnage annuel réalisé durant toute l’année précédente. Le bénéfice de 95 tonnes de poissons en tout genre a alors été partagé entre les trois frères.

Bon St Esprit Fiche Maritime
Fiche de pêche du Bon St-Esprit en 1965

Les escapades en mer n’étaient pas de tout repos, loin de là. Pendant toutes ces années, des allers/retours hebdomadaires incessants entre Etaples et la Mer du Nord ont ainsi rythmé la vie de chacun, seul le mauvais temps pouvant les empêcher de partir au large. Il était fréquent qu’une fois enfin rentré à la maison le samedi soir, il faille alors repartir avec la marée le dimanche soir à minuit ou 2 h du matin ! Marie Thérèse Wacogne, l’épouse d’André, ou Charline Grandsir, l’épouse d’Henri, comme la plupart des femmes de marin, attendaient impatiemment le retour du mari et de son « p’tit bec salaille », à peine le temps de « faire s’maraille » ou « faire l’armontaille » ! (pour la traduction, s’adresser à Béné !).

A la fin de chaque pêche, chacun se constituait sa « caudière ». Il s’agissait de se garder pour soi quelques kilos de poissons qu’on ramenait à la maison ou distribuait à la famille. Lorsque le bateau était amarré à Boulogne, c’est par le bus mais le plus souvent par le train que les trois compères rejoignaient Etaples, s’amusant de déposer leur butin odorant sur les portes-bagages au dessus des sièges passagers. On imagine ce qu’ont dû endurer pendant de longues minutes interminables quelques voisins de compagnie dans ce train !

Henri Ramet Bon St Esprit Boulogne Sur Mer
Henri déchargeant la pêche sur le quai de Boulogne/Mer

Comme il était de coutume dans beaucoup de ports de pêche, notamment à Boulogne et Etaples, la sacro-sainte Bénédiction de la Mer était l’occasion de parer son bateau de ses plus beaux atours ! Quel spectacle magnifique auquel assistaient alors des milliers de personnes alignées le long des quais. C’était aussi l’occasion pour les familles et les amis de monter à bord et de parader au milieu des dizaines de bateaux qui composaient la flotte étaploise.

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Bon St Esprit - Procession
Le Bon St-Esprit remontant la Canche lors de la Bénédiction
Le Bon St-Esprit Procession
Ils étaient des milliers sur les quais d’Etaples, les bateaux étaient eux aussi bondés !
Bon St Esprit Procession
Le Bon St-Esprit rentrant au Port d’Etaples
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La piété des marins était très grande dans ces années 50-60. Il ne fut pas un seul bateau qui ne soit baptisé par le prêtre du village au cours de cérémonies religieuses très attendues et solennelles. C’est ainsi qu’on retrouvait à bord de chaque bateau une ou plusieurs chapelles miniatures qui avaient pour mission de protéger le bateau et son équipage. Ces chapelles étaient sacrées, considérées comme le bien le plus précieux à bord, et aucun capitaine de bateau ne s’en séparait, elles les suivaient de bateau en nouveau bateau.
Voici la chapelle du « Bon St-Esprit » qui est exposée à l’entrée au Musée de la Marine à Etaples. Les personnages qui la décorent étaient ceux qui se trouvaient dans le précédent bateau d’Ernest le papa, le « Jésus-Marie-Joseph »

Chapelle du Bon St Esprit
Chapelle du Bon St-Esprit exposé au Musée de la Marine à Etaples

On peut y voir également dans ce Musée la pomme de mat en bois, appelée balouette, en forme de croix de scout, qui se fixait au haut du mat et qui servait de girouette. Elle était un peu l’emblème qui différenciait chaque bateau de la flotte. Toute aussi sacrée, elle se transmet de père en fils. On peut donc penser qu’il s’agit là également de la balouette du « Jésus-Marie-Joseph » transmise par Ernest à Alfred.

Balouette du Bon St Esprit
Balouette du Bon St-Esprit exposée au Musée de la Marine à Etaples

C’est le 27 Octobre 1966 qu’Alfred va devenir l’unique propriétaire du Bon St-Esprit, Henri ayant pris le commandement du nouveau bateau qu’ils avaient décidé ensemble de faire construire, le Saint-Vincent-de-Paul. André, le spécialiste de la mécanique, rejoint ce nouveau bateau, tandis qu’Alfred continua de naviguer sur le « B 2600 » pendant quelques mois encore avec son nouvel et jeune équipage.

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Alfred RAMET Bon St Esprit
Alfred à la barre ! Il commence à se faire vieux le bateau…
Alfred RAMET Le Bon St Esprit
Alfred, à droite, et son nouvel équipage

 

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Alfred venait de se marier quelques mois plus tôt avec Marie Thérèse VAMBRE, le 16 Juillet 1966. Il était devenu bientôt temps de regagner définitivement la terre ferme, d’apprendre un nouveau métier -électricien- et de vivre alors des jours paisibles en compagnie de son épouse et de ses trois enfants dont la première, Bénédicte, naîtra le 11 Avril 1969. Alfred a fait le choix de rester près de sa famille plutôt que de vivre constamment loin des siens sans jamais savoir s’il rentrerait au port à chacune de ses sorties. Même si parfois la récompense pouvait en valoir la peine, force est de reconnaître que c’était un métier dangereux, harassant et contraignant.
1967 sera la dernière année de pêche du « Bon St-Esprit » ; il finira comme tous ces vieux bateaux, échoués dans un coin du port d’Etaples, démantelé en à peine quelques semaines par tous ceux qui venaient en récupérer son bois.

La descendance d’Alfred, Bénédicte et ses deux frères jumeaux Benoît et Vincent, n’auront donc pas perpétué le métier de marin dans la famille RAMET. Et c’est tout aussi bien ainsi !

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Bon St Esprit
Le Bon St Esprit, en carte postale, au port de Boulogne/Mer
Le Bon St Esprit
Lorsqu’il n’y avait plus de place au port, on laissait ainsi le bateau s’échouer sur les bords de la Canche
Le Bon St Esprit
Le Bon St-Esprit à la sortie du port de Boulogne/Mer
Bon St Esprit Boulogne sur mer
Superbe photo de 3x2m du Bon St Esprit exposée au Musée de la Marine à Etaples
Bon St Esprit
La papa Ernest a offert ce tableau, réalisé par un Artiste peintre, à son fils Henri
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Merci à Gervais Perrault d’avoir partagé quelques photos du Bon St-Esprit

 

Voir Aussi

La Balouette - no 2 - Etaples - Association des Amis du Musée de la Marine

Magazine La Balouette – no2 – 1983

Magazine de 1983 – La Balouette – n° 2 Bulletin de l’association des Amis du Musée …

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